La hantise des présidents et leur entourage ainsi que celle des opposants

En Afrique, plusieurs présidents arrivant au terme de leur mandat s’accrochent au pouvoir. La peur de perdre un statut, d’être poursuivis suffit-elle a expliquer cette attitude ? Comment favoriser des transitions démocratiques sereines ?

Pourquoi des dirigeants qui exercent le pouvoir depuis déjà plusieurs décennies s’y accrochent-ils encore si fort ?

La question n’est pas tant qui exerce ce pouvoir, que comment on l’exerce. Malheureusement, il est encore souvent géré de façon exclusive en Afrique subsaharienne : tout pour ceux qui sont au pouvoir, rien pour les autres. Cette question concerne tant les détenteurs des pouvoirs que les opposants : quand ces derniers, animés par un sentiment de revanche, n’apportent aucune garantie de gouverner autrement, pourquoi l’alternance serait-elle vertueuse ? Par ailleurs, on oppose volontiers impunité et menace de cour pénale internationale (CPI). Cette alternative n’offre aucune issue. Les positions de principe entrainent un raidissement de ceux qui sont en place et des embardées théoriques de leurs adversaires. On l’a vu récemment dans plusieurs pays comme la cote d’ivoire, le Burkina, le Sénégal, le Congo-Brazzaville, le Cameroun : des présidents se sont arc-boutés par gout immodéré du pouvoir ou appréhension de l’après-pouvoir. Il convient d’être plus pragmatique, d’analyser les rapports de force pour trouver  des solutions crédibles, un consensus dynamique qui offre des portes de sortie aux uns et aux autres. Mais le pouvoir est une drogue dure, il faut envisager des solutions pour permettre une désintoxication.

De quoi les dirigeants ont-ils si peur ?

Ils ont peur de tout perdre : leur statut, leur train de vie, leur sécurité, celle de leur entourage et de leur famille. De nombreux cas d’alternance se sont accompagnes d’une véritable chasse aux sorcières ou d’une justice des vainqueurs. Quel signal est envoyé, par exemple, avec le procès Karim Wade au Sénégal : invite-t-il les régimes en place dans d’autres pays a quitter sereinement le pouvoir ? Les sortants prennent des risques, comme l’illustre le cas ivoirien avec le procès de Laurent Gbagbo et de son entourage. Peu de pays disposent d’un statut permettant d’assurer la sécurité et le train de vie d’un ancien président. Que propose-t-on par exemple, a Mamadou Tandja, a Amadou Toumani Toure ou a Abdoulaye Wade ? Continuera-t-on d’écouter l’ancien chef d’Etat ? Pourra-t-il voyager ? Exercer des fonctions prestigieuses ? Etre médiateur des crises en Afrique ? Il faut répondre en amont toutes ces questions pour éviter les raidissements qui empêchent tout dialogue constructif. Et, au delà des présidents, c’est leur entourage qui vit dans la crainte d’une destitution et qui exerce une pression très forte sur eux pour qu’ils restent en fonction. C’est sans doutes l’une des explications a la volonté du président congolais Denis Sassou-Nguesso de rester au pouvoir. Il convient de les rassurer et cet exercice doit reposer sur une forme de consensus politique au sein même des pays. Ce genre de discussion n’est pas rare en Afrique. Mais si les opposant se livrent a des embardées théoriques le jour, tandis qu’ils engagent des discussions avec le pouvoir la nuit, la démarche est hasardeuse et rarement fructueuse.

Quand on regarde le cas du Congo Brazzaville, cette crispation autour du chef de l’Etat est-elle palpable ? Est-ce un facteur clé de sa pérennisation au pouvoir ?

Le Congo-Brazza a déjà connu une alternance démocratique. L’ancien président Denis Sassou Nguesso n’a pas été emprisonne, ni aucune personne de sa famille pourchasse ou poursuivie. Il est paisiblement reste au Congo avec une garde et tous les moyens de l’Etat de 1992 a 1997.

Concernant les opposants, comment mettre leur bonne foi en question s’ils n’ont pas exerce le pouvoir ? Rien n’indique qu’ils commettront les mêmes erreurs. C’est le procès des dirigeants en place qu’il faut faire. C’est leur façon d’exercer le pouvoir qui a radicalise les autres ethnies. Et pour qu’il y ait réconciliation, une personne doit prendre l’aller vers l’autre en reconnaissant ses fautes.  Est-ce aux victimes des proposer le pardon aux bourreaux ? il faut, en tout cas, distinguer crimes économiques et crimes de sang. La vérité reste a faire concernant les assassinats de Marien Ngouabi et d’un cardinal de l’église catholique. Peut être continué à bâtir les nations africaines sur le mensonge ? Et demander aux parents des disparus du Beach, a toutes les personnes emprisonnées et brimées, aux fonctionnaires qui sont prives de tout poste pour leurs idées, de simplement pardonner ? Ila attendent que la vérité soit faite. Ils attendent d’être reconnus comme victimes ou être rétablis dans leurs fonctions.

Aménager une sorte de sortie aux dirigeants actuels est certes nécessaire, mais c’est à eux de prendre l’initiative  d’un dialogue autour du statut des anciens présidents et ministres. Il faut peut-être éviter de brandir la menace de la CPI et d’arrestations pour détournement de fonds publics, mais la repentance doit se doubler d’une pénitence : au minimum une mise à l’ écart de la vie politique et une restitution des biens mal acquis. Faute de restitution, au moins pareille, l’impunité risque de s’institutionnaliser. La démocratie au Congo a bien démarré avec la conférence nationale congolaise de 1991, mais l’erreur fut de ne pas sanctionner les dirigeants coupables de crimes.

On connait le sort réservé a Mouammar Kadhafi ou Saddam Hussein. Des scenarios moins tragiques sont-ils possibles à la chute d’un dictateur ?

Tous les régimes africains ne sont pas des dictatures. Nous avons éventuellement affaire à des régimes autocratiques, à des démocraties imparfaites et lacunaires. Partout l’exercice du pouvoir implique un ego surdimensionné. N’est-il pas illusoire d’exiger d’un dirigeant qu’il demande pardon et fasse repentance ? Il ne s’agit pas de passer l’éponge sur les crimes de sang ? Mais, dans la majorité des Etats, ce n’est quand même pas l’enjeu : nous avons plutôt affaire a des crimes économiques. Et même en France et aux Etats Unis, il y a eu dans un passe récent des morts mystérieuses sur lesquelles la justice ne s’est jamais prononcée, alternance ou pas. Autre exemple : Mandela, en arrivant au pouvoir, a accordé le pardon aux Afrikaners. Sans oublie les morts, c’est lui qui a tourne la page, faisant preuve de pragmatisme et d’une grande responsabilité.

L’Afrique du sud est un modèle pour tous, mais le président Mandela a offert le pardon en échange de la vérité. Au Congo, aucune vérité n’est établie, aucune crise n’est reconnue. Nous ne demandons pas le détail sur la manière dont les crimes ont été commis, mais que les dirigeants les reconnaissent. Avoir été président de la République n’empêche pas pareille démarche. Aujourd’hui, plus d’une personne est contraint a l’exil ou emprisonne pour ses opinions. La justice est utilisée pour condamner les opposants.   En 2006 et 2007, Brice Makosso a été interdit de quitter pointe Noir. Pour avoir simplement appelé a une gestion transparente des revenus de pétrole. Ghys Fortune Bemba Dombe a été place en isolement total et complet pour sa ligne éditoriale, Andre OKOMBI SALISSA, Jean Marie Michel MOKOKO, Jacques BANANGANDZALA, et autres ont été incarcérés tandis que Guy Brice Parfait KOLELAS, Claudine MUNARI MABONZO ont été assiégés pour leurs opinions…Pourquoi cette même justice ne jugerait-elle pas les dirigeants actuels s’ils quittaient le pouvoir ?

Des accusations de crimes de sang pèsent sur les régimes en place.

En dehors des contextes de guerre, les crimes de sang ne concernent pas la majorité des pays d’Afrique subsaharienne-du moins pas les pays où une alternance est envisageable avec des leaders de l’opposition suffisamment crédibles (pays d’Afrique de l’ouest). La question n’en est pas moins compliquée.  En Afrique du Sud, une solution a été trouvée malgré le nombre important de morts dans les geôles afrikaners. Poser la question en termes de repentance ou de pardon ne semble pas raisonnable : il s’agit d’établir la vérité. Mais dans les pays où la confrontation est physique, ou le respect des droits de l’homme n’est pas garanti, il est difficile d’envisager une alternance sereine et démocratique, par le jeu des élections ou du dialogue. Et dans de nombreux pays, des opposants politiques ne parviennent pas à émerger, que ce soit en raison de l’oppression du pouvoir ou de leur propre défaillance. Au Congo Brazzaville, par exemple, il est difficile qu’un leader d’opposition accède au pouvoir par les urnes. Au Congo, les votes sont ethniques. Le président Sassou-Nguesso, qui vient d’une ethnie minoritaire du Nord du Congo-Brazzaville, ne peut pas gagner une élection démocratique. En 1992, il a été écarté des le premier tour avec 17 % des voix, alors qu’il existait encore une unité du Nord. Depuis, les régions des plateaux et du Likouala se sont désolidarisées. Pour pouvoir se représenter, le président a du modifier la constitution. Nous avons assiste a un véritable coup d’Etat. L’Etat de siège a été déclaré, des hélicoptères de combat mobilises, alors que l’opposition  au referendum de révision constitutionnelle enflait depuis plusieurs semaines. Chose exceptionnelle au Congo-Brazzaville, les résultats étaient rendus publics en moins de quarante-huit heures, avec ces chiffres étonnants : 92% de oui et 72% de participation ! Alors que personne n’était allé voter ! En 2002, le Congo a rate une bonne occasion de réaliser une alternance politique. Un début de réconciliation était ne après les affrontements de 1997.

Des crimes de sang ont-ils pu être commis sans l’assentiment des régimes en place ?

Fréquemment, ce sont des lieutenants zèles qui commettent des dérapages. Même dans un régime autocratique, la chaine de commandement au sein des forces de sécurité peut être de piètre qualité. La tête de l’Etat congolais était-elle au courant de tout ce qui se passait dans l’affaire de disparus du Beach par exemple ? En RDC, c’est sans doute un lieutenant qui a pris l’initiative d’assassiner Floribert Chebeya, ou qui l’a tue suite a une bravoure.

La responsabilité des crimes incombe in fine a ceux qui sont a  la tête  du pouvoir. Au Cameroun comme  Congo Brazzaville, certains sont des tueurs reconnus. Au Congo l’un d’eux a l’habitude de se rendre dans les familles de ses victimes pour leur interdire d’organiser des funérailles. Récemment, il a disperse a coup de feu des opposants qui prenaient par a un meeting. Or c’est un policier bien connu.

Les puissances étrangères peuvent-elles jouer un rôle utile dans ce type de transition ?

Elles peuvent envoyer des messages, établir des passerelles de dialogue, émettre des propositions. Mais surtout pas sur le mode de la feuille de route ou, pire, du dictat. C’est aux classes politiques de trouver leurs propres solutions. La médiation de pairs africains est aussi utile : l’Angola et l’Afrique du Sud ont un rôle important pour trouver une solution en RDC. Au Mali comme au Burkina Faso, les pays voisins ont voulu contribuer, mais ce fut en vain. La solution pour la Centrafrique, qu’on le veuille ou non, passe par N’Djamena [capitale du Tchad] et Brazzaville.

En revanche les ONG internationales peuvent favoriser l’émergence d’une société civile, elles n’ont pas a intervenir dans le jeu politique. Or elles adoptent souvent des postures anti-pouvoir, finissant même a par discréditer  les opposants, qui se coupent des populations en termes de positionnement politique. Elles feraient mieux de laisser les classes politiques trouver leurs solutions avec les sociétés civiles, dans un processus entièrement endogène. En Afrique, les puissances étrangères défendent leurs intérêts économiques et leur poids diplomatique : aux Nations Unies comme à la Cop21, elles ont besoin de quelques pays qui s’alignent sur leurs positions. L’incapacité de l’Europe à dégager une position commune sur les changements de constitutions en Afrique brouille les pistes et renforce finalement les dirigeants en place. Les pays voisins se pressent au chevet d’un autre pays pour des raisons de visibilité sur la scène internationale, comme le Tchad  en République centrafricaine. Au Congo Brazzaville, ils financent alternativement des rebelles ou des colloques sur la paix…Surtout, il nous faudrait cesser de discuter éternellement de ces questions. En RDC, plusieurs accords ont été signes entre les dirigeants et les factions rebelles. Pour le Burundi, des accords avaient été signes à Arusha. Le Congo Brazzaville a connu la conférence nationale souveraine de 1991. Or les résolutions auxquelles on est parvenu sont sans cesse remises en cause.  Doit-in recommencer un cycle de négociations interminables chaque fois qu’un chef d’Etat doit quitter le pouvoir ? Etait-il opportun de placer ce verrou de deux ou trois mandats dans les constitutions africaines ? On a crée des situations ingérables. La duplication d’un modèle occidental en Afrique est une bêtise. Comment passer a un suffrage universel direct et a des alternances paisibles sans prerequis ? Sans une presse et une justice libre  et indépendante, une police républicaine et une société civile solide, vouloir organiser a tout pris des élections libres et transparentes témoigne d’une immense naïveté. C’est ce hiatus qui vit aujourd’hui l’Afrique Centrale ; des conditions ne sont pas réunies, mais on pousse les pays vers des processus électoraux qui conduisent vers une forme d’impasse. On met la charrue avant les bœufs! Il convient d’être plus imaginatif. Les gouvernements d’union nationale sont-ils une solution ? On est alors dans l’inclusif, avec le chef traditionnel qui redistribue a tout le monde. Le suffrage universel direct, avec une alternance tous les dix ans, n’est-ce pas le modèle des blancs ? Correspond-il aux désirs des sociétés civiles africaines ?

Pour parler vrai, en Afrique, le chef traditionnel est exemplaire, juste envers tous, le garant de la vie de tout le monde. Il ne tue ni ne pille ses citoyens. Ceux qui veulent passer aujourd’hui pour des chefs traditionnels n’adoptent pas le comportement correspondant. Il n’ya pas de démocratie a l’africaine. La démocratie est une et universelle. Les africains s’accommodent au modèle économique européen et ils ne pourraient pas s’accommoder a la démocratie ? Je trouve cela injurieux. L’Africain ne serait pas capable de respecter une loi ?

La notion de démocratie universelle n’a aucun sens. Les pays d’Amérique latine et centrale ou d’Asie de Sud-est offrent d’autres modèles. On n’y vit pas la démocratie de la même façon qu’en Europe. Même en Europe, il y a bien des nuances dans la vie démocratique, selon les pays. Les puissances occidentales ont voulu imposer un système unique certains pays subsahariens dont le substrat ne pouvait pas répondre a ce cahier de charges. Il est injuste de définir la démocratie avec comme seul critère la possibilité pour un opposant d’accéder au pouvoir. La démocratie signifie avant tout que chacun puisse vivre en paix et en sécurité, dire librement ce qu’il pense et participer a la vie de la cite. Un gouvernement d’union nationale avec un chef qui gère son pays sans faire le fracas, ce n’est pas une démocratie au rabais. Mais cette formule de gouvernement d’union nationale peut être dangereuse. La démocratie c’est la compétition pour le pouvoir. Elle suppose évidemment la liberté et d’autres prerequis  mentionnées. Mais quand un dirigeant sais qu’il n’a de comptes a rendre a personne, il prends de mauvaises habitudes. L’occident aurait impose la démocratie a l’Afrique ?  Comme si les peuples africains n’avaient pas soifs de liberté !  En France, on est heureux de pouvoir s’exprimer librement. Au Congo-Brazzaville, chaque mot doit être pesé.

Article rédigé par Philippe PERDRIX et Brice MAKOSO - Revue projet - modifié par Ghys Fortune BEMBA DOMBE

  • 05 September 2019 | 14:09